Exposition · Histoire · Gin Lane
Le gin a-t-il vraiment ruiné Londres ?
En 1751, une gravure de Hogarth fait d'une ruelle de Londres l'image même de la déchéance. Cinq salles pour remonter de cette image à ses causes : un remède flamand, un roi hollandais, des lois qui échouent.
6 salles · environ 6 minutes
Commencer la visiteObjet phare
L'Église de Ste Marie le Bow dans Cheapside de Londres
Vue d'optique, éditeur non identifié · 1750
L'Église de Ste Marie le Bow dans Cheapside de Londres, vue d'optique gravée et coloriée, vers 1750. Ces images, faites pour être regardées à travers une lentille, montraient aux acheteurs du continent une Londres ordonnée et marchande.
Source gallica.bnf.fr / BnF, ark:/12148/btv1b69492540 — domaine public.
Salle 01 sur 06 1720-1751
Pourquoi Londres a-t-elle eu peur d'une boisson ?
Regardez cette vue de Cheapside, vendue vers 1750 : rues larges, façades de brique, voitures. C'est la Londres qu'on montre. Celle des mêmes années, dans les paroisses pauvres, est une ville où l'on distille et revend un alcool de grain bon marché presque à chaque coin de rue.
Les chiffres frappent les contemporains : vers 1743, les Anglais consommeraient en moyenne une dizaine de litres de gin par an. Magistrats, médecins et pamphlétaires parlent d'une épidémie. En 1734, le procès de Judith Defour, qui a tué son enfant pour en vendre les vêtements et acheter du gin, devient l'affaire que tout le monde cite.
Les historiens parlent aujourd'hui de « Gin Craze », une fièvre de quelques décennies. Elle a été réelle ; mais nous la connaissons surtout par ceux qui voulaient l'arrêter.
Mais ce gin, d'où vient-il ? Pas d'Angleterre : de l'autre côté de la mer du Nord.
Salle suivanteComment nous savons
Degré de certitude
Probable — l’historiographie s’accorde, mais une date ou une attribution reste discutée.
Sources
- Gallica : vue d'optique de Cheapside, vers 1750, ark:/12148/btv1b69492540
- Proceedings of the Old Bailey, procès de Judith Defour, février 1734
- Wikipédia (en), « Gin Craze » : consommation par habitant en 1743 (source secondaire)
Objet phare
Vuë du Port court vers le Pont de la Bourse à Schiedam
Vue d'optique, éditeur non identifié · 1750
Vuë du Port court vers le Pont de la Bourse à Schiedam, vue d'optique gravée et coloriée, vers 1750, avec titre en français et en néerlandais. Schiedam est alors la ville du genièvre hollandais.
Source gallica.bnf.fr / BnF, ark:/12148/btv1b69493869 — domaine public.
Salle 02 sur 06 XIIIe-XVIIe siècle
D'où vient le genièvre ?
Le mot gin abrège l'anglais genever, pris au néerlandais : le genévrier. Vers 1270, le poète flamand Jacob van Maerlant mentionne déjà, dans Der Naturen Bloeme, un remède de baies de genièvre cuites dans le vin. Ce n'est pas encore un alcool distillé : c'est une médecine.
Au XVIe siècle, les livres de distillation des Pays-Bas donnent des recettes d'eau-de-vie au genièvre ; celui de Philippus Hermanni, imprimé à Anvers en 1552, en contient une. Au XVIIe siècle, la distillation de grain se concentre dans quelques villes de Hollande, dont Schiedam, près de Rotterdam.
Le genièvre hollandais est d'abord un alcool de grain. On brasse du seigle et de l'orge maltée, on fait fermenter, puis on distille un « vin de malt », le moutwijn, peu rectifié, qui garde le goût du pain et des céréales. Les baies de genévrier, ajoutées à la distillation ou mises à macérer, y posent leur odeur de résine et de pin. C'est le grain, plus que la baie, qui fera son destin : du grain, il y en a partout.
Un nom revient pourtant dans presque tous les récits : celui d'un professeur de Leyde, qui aurait tout inventé.
Salle suivanteComment nous savons
Degré de certitude
Probable — l’historiographie s’accorde, mais une date ou une attribution reste discutée.
Sources
- Jacob van Maerlant, Der Naturen Bloeme, vers 1270
- Philippus Hermanni, Een Constelijck Distileerboec, Anvers, 1552
- Université de Leyde, « The dubious Leiden roots of genever and gin », 2016
Objet phare
Alambic
1509
Alambic, gravure sur bois coloriée, 1509. Un siècle avant la naissance de Sylvius, l'imprimé diffuse déjà la forme de l'appareil et les recettes d'eaux distillées, aux plantes comme aux baies.
Source gallica.bnf.fr / BnF, ark:/12148/btv1b10218821k — domaine public.
Salle 03 sur 06 1614-1824
Sylvius a-t-il inventé le gin ?
Franciscus Sylvius, né en 1614, professeur de médecine à Leyde, passe depuis deux siècles pour l'inventeur du gin. Le récit est partout, jusque sur des étiquettes.
Il ne tient pas. Des recettes d'eau-de-vie de genièvre sont imprimées des décennies avant sa naissance, et le genièvre se vend en Hollande quand il n'est qu'un enfant. L'attribution apparaît dans un livre anglais de 1824, celui de Samuel Morewood, qui a lu comme une paternité ce qui n'était sans doute que la mention d'une préparation.
Cet alambic gravé en 1509 dit l'essentiel : la distillation d'eaux aromatiques est un savoir imprimé et partagé bien avant Sylvius. Les boissons n'ont presque jamais d'inventeur ; elles ont des légendes d'origine.
Fait ou légende ? « Le gin a été inventé par le médecin Franciscus Sylvius, à Leyde, au XVIIe siècle. » Tranchez avant d’ouvrir. Voir la réponse
C’est une légende.
Une recette d'eau-de-vie de genièvre est imprimée en 1552, soixante ans avant la naissance de Sylvius. L'attribution apparaît en 1824 chez Samuel Morewood et se recopie depuis ; l'université de Leyde elle-même la juge douteuse.
Si ce n'est pas un inventeur, qu'est-ce qui a fait passer le genièvre à Londres ? Un changement de roi.
Salle suivanteComment nous savons
Degré de certitude
Attesté — documenté par des sources de première main ou une historiographie solide.
Sources
- Université de Leyde, « The dubious Leiden roots of genever and gin », 2016
- Samuel Morewood, An Essay on the Inventions and Customs of Both Ancients and Moderns in the Use of Inebriating Liquors, Londres, 1824
- Gallica : Alambic, gravure, 1509, ark:/12148/btv1b10218821k
Objet phare
Guillaume III, prince de Nassau-Orange, roi d'Angleterre
Ernest Lehr et A. Demarle (illustrateurs) · 1870
Ernest Lehr et A. Demarle, Guillaume III, prince de Nassau-Orange, roi d'Angleterre, gravure, 1870. Un portrait d'histoire, gravé près de deux siècles après les faits pour un ouvrage illustré.
Source gallica.bnf.fr / BnF, ark:/12148/btv1b10211076f — domaine public.
Salle 04 sur 06 1689-1736
Comment le genièvre a-t-il traversé la mer du Nord ?
En 1689, Guillaume d'Orange, stathouder de Hollande, devient roi d'Angleterre. Son règne est en guerre presque constante avec la France : on taxe lourdement les eaux-de-vie françaises et, en 1690, on ouvre la distillation de grain à tous, en brisant le monopole de la compagnie londonienne des distillateurs.
La conséquence n'était pas voulue. Distiller devient une activité sans contrôle ni qualification ; le grain anglais trouve un débouché ; un alcool imité du genièvre hollandais, vendu bon marché, se répand dans les quartiers pauvres de Londres.
On raconte aussi que les soldats anglais auraient pris goût au genièvre pendant les guerres des Pays-Bas — le « courage hollandais ». Le récit est séduisant et sans source sûre. La cause documentée est fiscale et commerciale.
Le Parlement comprend vite ce qu'il a déclenché. Pendant vingt ans, il va essayer de le défaire.
Salle suivanteComment nous savons
Degré de certitude
Probable — l’historiographie s’accorde, mais une date ou une attribution reste discutée.
Sources
- Loi de 1690 encourageant la distillation d'eaux-de-vie à partir du grain (règne de Guillaume et Marie)
- Wikipédia (en), « Gin Craze » : fin du monopole des distillateurs, politique de Guillaume III (source secondaire)
- Gallica : Guillaume III, gravure, 1870, ark:/12148/btv1b10211076f
Objet phare
Gin Lane
William Hogarth · 1751
William Hogarth, Gin Lane, gravure, 1751, ici dans une édition tardive avec les vers au bas. Au premier plan, une mère laisse tomber son enfant ; au fond, seul le prêteur sur gages prospère. La gravure est un réquisitoire, pas un reportage.
Source gallica.bnf.fr / BnF, ark:/12148/btv1b10844098s — domaine public.
Salle 05 sur 06 1729-1751
Que montre vraiment la gravure de Hogarth ?
Ce qui se vend dans les ruelles de Londres a peu à voir avec le genièvre de Schiedam : un alcool de grain distillé à la hâte, de qualité très inégale, relevé d'aromates pour en masquer la rudesse. Le Parlement tente de le contenir par cinq lois entre 1729 et 1751 ; celle de 1736, trop lourde, pousse la vente dans la clandestinité et doit être abandonnée en 1743.
En 1751, la campagne change de forme. En janvier, le romancier et magistrat Henry Fielding publie une enquête qui relie le gin à la hausse des vols. En février, son ami William Hogarth publie deux gravures vendues bon marché, Gin Lane et Beer Street : d'un côté une rue qui s'effondre, de l'autre une rue prospère. La bière, nationale, est innocentée ; le gin, venu d'ailleurs, est condamné.
La loi de 1751 réserve la vente aux commerces établis et l'interdit aux distillateurs. La production chute. Mais les historiens attribuent aussi la fin de la fièvre, vers 1757, à la hausse du prix du grain. L'image de Hogarth, elle, a survécu à la crise qu'elle dénonçait.
« Une nouvelle sorte d'ivresse, inconnue de nos ancêtres, s'est récemment répandue parmi nous. »
La fièvre retombe ; le gin reste, et deviendra au siècle suivant un spiritueux respectable. Ce qu'il faut en retenir tient en quelques lignes.
Ce qu’il faut retenirComment nous savons
Degré de certitude
Attesté — documenté par des sources de première main ou une historiographie solide.
Sources
- Henry Fielding, An Enquiry into the Causes of the Late Increase of Robbers, Londres, janvier 1751
- Gallica : W. Hogarth, Gin Lane, édition tardive, ark:/12148/btv1b10844098s
- Wikipédia (en), « Gin Craze » : Gin Acts de 1729, 1736, 1743, 1747 et 1751, fin de la crise vers 1757 (source secondaire)
Salle 06 sur 06 Dernière salle
Ce qu’il faut retenir
Le gin a-t-il vraiment ruiné Londres ?
La réponse Le gin n'est pas né à Londres et Sylvius ne l'a pas inventé : c'est le genièvre hollandais, transplanté par une politique commerciale, qui devient au XVIIIe siècle le premier spiritueux de masse — et la première panique morale qu'une série de lois tente d'éteindre.
- Le gin descend du genièvre hollandais, alcool de grain aromatisé dont les recettes sont imprimées dès le XVIe siècle.
- Sylvius n'en est pas l'inventeur : l'attribution date d'un livre de 1824.
- La « Gin Craze » naît d'une politique : guerre commerciale avec la France et distillation ouverte à tous en 1690.
- Les lois échouent tant qu'elles sont inapplicables ; la crise s'éteint entre 1751 et 1757, entre réforme et prix du grain.
Exposition publiée le 3 octobre 2026. Les textes sont écrits par l’équipe du SpiLi et attendent la relecture du conseil scientifique.
Flèches ← et → du clavier : salle précédente ou suivante.