Aller au contenu

Histoires de maisons · Pernod

L'absinthe de l'usine Pernod a-t-elle vraiment coulé jusqu'à la Loue ?

En août 1901, la foudre frappe la grande distillerie Pernod Fils de Pontarlier. L'absinthe des cuves crevées se répand dans le Doubs ; deux jours plus tard, la source de la Loue, à une douzaine de kilomètres de là, sent l'anis. L'histoire a l'air d'une fable de comptoir. Elle est publiée par un chimiste dans une revue savante.

Fondation : Pontarlier (Doubs), 1805 · 4 minutes de lecture

Le récit

L'incendie de 1901 a prouvé, par l'odeur de l'absinthe, que la Loue est une résurgence du Doubs — c'est l'une des rares anecdotes de maison qui soit attestée.

Le 11 août 1901, un orage passe sur Pontarlier. La foudre tombe sur l'usine Pernod Fils, l'une des plus grandes distilleries d'absinthe de son temps, au bord du Doubs. Le feu prend. Les cuves crèvent sous la chaleur et dans la lutte contre le feu. L'absinthe, chargée d'essences d'anis et de plantes, se déverse dans la rivière. Les témoins parlent d'une quantité énorme ; certains avancent un million de litres.

Le 13 et le 14 août, à une douzaine de kilomètres, de l'autre côté d'une montagne, la source de la Loue se met à sentir l'anis. L'eau qui sort de la falaise, au fond de sa reculée, a le parfum de l'apéritif. On soupçonnait depuis longtemps que la Loue n'était qu'un bras souterrain du Doubs, perdu dans les fissures du calcaire. L'incendie en fait la démonstration.

Ce qui coulait des cuves était de l'absinthe telle qu'on la distillait à Pontarlier. La grande absinthe, l'anis vert et le fenouil macèrent dans l'alcool, puis passent à l'alambic de cuivre. L'eau-de-vie qui en sort est incolore ; une seconde infusion de plantes, petite absinthe et hysope, lui donne sa teinte vert pâle. Elle titre haut, et se trouble dès qu'on y verse de l'eau : l'anéthol de l'anis, dissous dans l'alcool, forme alors de fines gouttelettes. C'est ce parfum d'anis, plus que la couleur, qui a trahi le chemin de la rivière.

L'usine qui brûle a un siècle d'histoire. À Couvet, dans le Val-de-Travers suisse, Daniel-Henri Dubied ouvre vers 1797 une distillerie d'absinthe avec son fils Marcelin et son gendre Henri-Louis Pernod. En 1805, Pernod franchit la frontière et s'installe à Pontarlier. La maison grandit avec la mode de la « fée verte ». Après l'incendie de 1901, elle est reconstruite en 1902 et 1903.

Elle ne profite pas longtemps de ses murs neufs. La loi du 16 mars 1915 interdit l'absinthe en France. L'usine devient un hôpital militaire pendant la guerre, puis elle est vendue en 1919 au chocolatier Peter-Cailler-Kohler. Le nom, lui, survit. En 1926, Paul Hémard crée les Établissements Pernod, qui vendent une liqueur à l'anis sans absinthe. C'est cette boisson que l'affiche de 1933 présente sous le vieux nom, avec les lieux d'origine, Couvet, Pontarlier, et la bouteille de toujours.

Aujourd'hui, la marque se présente comme « le plus ancien des anisés », fondé en 1805. La date est juste pour la maison ; le produit de 1805 était une absinthe, et l'anisé qui porte ce nom date des années 1920. Entre les deux, il y a une interdiction, une usine vendue et une rivière qui a senti l'anis.

La légende face aux sources

La légende

Telle que la raconte la mémoire locale et la presse de vulgarisation

Le jour de l'incendie, un million de litres d'absinthe se sont déversés dans le Doubs. La rivière a disparu sous terre et, quelques jours plus tard, la Loue a coulé verte et parfumée d'absinthe : c'est ainsi qu'on a découvert que les deux rivières n'en faisaient qu'une.

Ce que disent les sources

Le cœur du récit est attesté. Dans les Annales de chimie et de physique de 1902, Marcellin Berthelot publie la lettre d'André Berthelot sur l'odeur d'absinthe à la source de la Loue, les 13 et 14 août 1901. La revue Cosmos, en septembre 1901, et L'Année scientifique de Louis Figuier y voient la confirmation d'une hypothèse ancienne : « la Loue représente un bras souterrain du Doubs ».

Deux détails ne tiennent pas. Le million de litres est donné à l'époque avec un point d'interrogation ; personne ne l'a mesuré. Et la rivière n'a pas viré au vert : c'est l'odeur qui a donné l'alerte, et la lettre de 1901 ne signale, le lendemain, qu'une écume verdâtre sous la chute de Mouthier. En 1910, un traçage à la fluorescéine a confirmé la liaison.

L'invention de l'absinthe par le docteur Pierre Ordinaire, que reprennent volontiers les récits de marque, est jugée « vraisemblablement » fausse par le Dictionnaire historique de la Suisse ; la piste d'Henriette Henriod, à Couvet, reste une tradition.

Alors, légende ou histoire ?


Degré de certitude : Attesté

Attesté. L'odeur d'absinthe à la source de la Loue est décrite dès 1901.

L'absinthe de l'incendie a bien rejoint la Loue, et un chimiste l'a consigné : le fait est attesté par des publications scientifiques de 1901 et 1902. La légende ne fait qu'enjoliver, avec un million de litres que personne n'a comptés et une rivière verte que personne n'a vue. Pour une fois, l'histoire de maison la plus extraordinaire est aussi la mieux documentée.

Comment nous savons

Chaque date de cette histoire renvoie à l'une des sources ci-dessous. Le degré de certitude se lit à la trame du filet : plein pour l'attesté, tireté pour le probable, pointillé pour la tradition, double pour la légende.

Repères


  1. 1797 Distillerie Dubied à Couvet, avec Henri-Louis Pernod Probable · source 2

  2. 1805 Henri-Louis Pernod s'installe à Pontarlier Attesté · source 1

  3. 1901 La foudre incendie l'usine ; l'absinthe parvient à la source de la Loue Attesté · source 3

  4. 1915 Interdiction de l'absinthe en France Attesté · source 2

  5. 1919 L'usine vendue à Peter-Cailler-Kohler Attesté · source 1

  6. 1926 Paul Hémard crée les Établissements Pernod Probable · source 1

Attesté
établi par des documents contemporains des faits.

Probable
vraisemblable et cohérent avec les sources, sans preuve directe.

Tradition
transmis par la maison ou la mémoire locale, sans document qui le confirme ni le dément.

Légende
contredit par les sources, ou forgé après coup.

Ce qui reste incertain

  • La quantité d'absinthe déversée en 1901 : aucun chiffre mesuré.
  • La date d'ouverture de la distillerie de Couvet : 1797 ou 1802 selon les sources.
  • Le rôle d'Henriette Henriod dans l'invention de l'absinthe.

Sources

  1. Inventaire général du patrimoine culturel, Bourgogne-Franche-Comté, Distillerie Pernod Fils, puis usine Nestlé, dossier IA25001599 .
  2. Dictionnaire historique de la Suisse, Absinthe .
  3. Marcellin Berthelot, Annales de chimie et de physique , 1902.
  4. Cosmos, 14 septembre 1901 , 1901.
  5. Louis Figuier (fondateur), L'Année scientifique et industrielle , 1901.