Aller au contenu

Histoires de maisons · Suze

La Suze doit-elle son nom à une belle-sœur ?

Pendant des années, le propriétaire de la marque a expliqué que la Suze tenait son nom de Suzanne, la belle-sœur de son créateur. En Suisse, dans le Jura bernois, on raconte une tout autre histoire, celle d'une rivière et d'un herboriste. Aucune des deux n'a encore trouvé son document.

Fondation : Maisons-Alfort (Val-de-Marne), vers 1885-1889 · 3 minutes de lecture

Le récit

Le nom de la Suze reste une énigme : deux traditions s'affrontent, et la marque elle-même a cessé d'en raconter une.

Tout commence par une racine. La gentiane jaune pousse dans les prairies d'altitude, du Jura aux Pyrénées en passant par le Massif central. Il lui faut sept à dix ans avant que sa racine soit bonne à arracher. Des ouvriers spécialisés, les gentianaires, l'extraient à la « fourche du diable », un lourd outil à deux dents, de la fin du printemps à l'automne. La racine est amère, au point qu'on s'en sert depuis longtemps en pharmacie.

À la fin du XIXe siècle, à Maisons-Alfort, aux portes de Paris, le distillateur Fernand Moureaux s'associe à Henri Porte pour en tirer un apéritif sans vin, à la différence de tant d'apéritifs de l'époque. La marque date l'association de 1885 et revendique une naissance en 1889. La liqueur s'est d'abord appelée « Picotin », puis « Gentiane Suze », avant de devenir simplement Suze. La bouteille, haute et étroite, aurait été dessinée par Porte en 1896.

La Suze est un amer à la gentiane. Les racines, lavées et coupées, macèrent dans l'alcool ; on sucre l'extrait, et la boisson, d'un jaune vif, titre aujourd'hui 15 % vol. Le goût tient presque entier dans la racine : une amertume franche et terreuse, que le sucre tempère.

En 1912, la Suze entre au musée par une porte inattendue. À Paris, à la fin de l'année, Pablo Picasso compose un papier collé : un verre et une bouteille, faits de papiers découpés, de gouache et de fusain, avec une étiquette où se lit le nom de l'apéritif, au milieu de coupures de journaux. L'œuvre appartient au Mildred Lane Kemper Art Museum, à Saint-Louis, aux États-Unis. Elle est protégée par le droit d'auteur jusqu'en 2043 : nous ne la reproduisons pas, et nous renvoyons à la notice du musée.

La société prend en 1922 le nom de Distillerie de la Suze. La marque est rachetée par Pernod en 1965 et appartient aujourd'hui à Pernod Ricard. Elle est produite à Thuir, dans les Pyrénées-Orientales.

La légende face aux sources

La légende

Telle que la raconte Pernod Ricard, en 2005, et la tradition de Sonvilier

Première version : Fernand Moureaux aurait donné à son apéritif le prénom de sa belle-sœur, Suzanne Jaspart, qui l'appréciait particulièrement. Certains récits ajoutent qu'elle jouait au tennis, à Saint-Maur.

Seconde version, suisse : l'herboriste Hans Kappeler, de Sonvilier, aurait créé un apéritif à la gentiane, l'« Or des Alpes », et en aurait vendu la recette à un Français, en lui prédisant qu'il le verrait couler en France comme la Suze coule à leurs pieds. La Suze est la rivière qui traverse le vallon de Saint-Imier.

Ce que disent les sources

Swissinfo a exposé les deux versions côte à côte en 2005. Celle de Suzanne, alors défendue par le propriétaire de la marque, ne repose sur aucun document publié. L'anecdote du tennis ne figure ni dans cet article ni dans aucune source sérieuse trouvée, et le nom de famille hésite entre Jaspart et Jaspert.

La version suisse bute sur le calendrier : la fille de Kappeler, interrogée à quatre-vingt-quinze ans en 1998, situait la vente de la recette vers 1914, un quart de siècle après la naissance revendiquée de la Suze. Un historien local, Raymond Bruckert, jugeait cependant plausible que Kappeler ait créé un mélange de ce genre.

Le site actuel de la marque ne dit plus rien de l'origine du nom. Il annonce une médaille d'or à l'« Exposition universelle de Paris » en 1890 ; il n'y en eut pas cette année-là, et c'est sans doute celle de 1889 qui est visée.

Alors, légende ou histoire ?


Degré de certitude : Tradition

Tradition. Ni Suzanne ni la rivière n'ont de document à l'appui.

Que la Suze doive son nom à Suzanne Jaspart est une tradition de marque, invérifiable en l'état ; la version de la rivière est une tradition locale, fragilisée par sa chronologie. Les deux disent quelque chose de vrai sur le produit : il a une origine française bien documentée, et une racine qui pousse aussi dans le Jura suisse. Les archives du Val-de-Marne et la base historique des marques pourraient un jour trancher.

Comment nous savons

Chaque date de cette histoire renvoie à l'une des sources ci-dessous. Le degré de certitude se lit à la trame du filet : plein pour l'attesté, tireté pour le probable, pointillé pour la tradition, double pour la légende.

Repères


  1. 1885 Association de Fernand Moureaux et Henri Porte, selon la marque Probable · source 2

  2. 1889 Naissance revendiquée de la Suze Probable · source 3

  3. 1896 La bouteille, attribuée à Henri Porte Tradition · source 2

  4. 1912 Picasso, La Bouteille de Suze Attesté · source 4

  5. 1922 La société devient Distillerie de la Suze Probable · source 1

  6. 1965 Rachat par Pernod Attesté · source 3

  7. 2005 La querelle franco-suisse sur l'origine du nom rendue publique Attesté · source 1

Attesté
établi par des documents contemporains des faits.

Probable
vraisemblable et cohérent avec les sources, sans preuve directe.

Tradition
transmis par la maison ou la mémoire locale, sans document qui le confirme ni le dément.

Légende
contredit par les sources, ou forgé après coup.

Ce qui reste incertain

  • L'origine du nom : Suzanne Jaspart, la rivière Suze, ou autre chose.
  • La date de création : 1885, 1889 ou 1898 selon ce qu'on appelle création.
  • Le prénom du créateur : Fernand ou Ferdinand Moureaux.
  • Le dépôt de la marque, introuvable dans les registres.

Sources

  1. swissinfo.ch, La Suze hésite sur son ascendance , 2005.
  2. Suze, L'histoire de Suze , 2026.
  3. Pernod Ricard, Suze , 2026.
  4. Mildred Lane Kemper Art Museum, Pablo Picasso, La bouteille de Suze (Bottle of Suze), 1912 .