Histoires de maisons · Saint-James
La bouteille carrée de Saint-James a-t-elle été dessinée pour les cales des navires ?
Dans la bouteille carrée de Saint-James, il y a aujourd'hui un rhum agricole de la Martinique, tiré du jus frais de la canne. On raconte que sa forme a été conçue pour s'empiler dans les cales sans se briser ; l'explication est si pratique qu'on n'a jamais songé à la vérifier. Les seuls textes d'époque qui parlent de cette bouteille, des jugements de 1884 et 1885, disent autre chose.
Le récit
Rien ne relie la bouteille carrée de Saint-James aux cales des navires : elle apparaît en 1882 à Marseille, chez un négociant qui la dépose pour la réserver à son rhum.
Saint-Pierre, au XVIIIe siècle, est la capitale économique de la Martinique, un port où l'on charge le sucre et le tafia, l'eau-de-vie de canne. Sur les hauteurs, l'habitation du Trou-Vaillant appartient aux Frères de la Charité, un ordre hospitalier. Selon la tradition de la maison, l'un d'eux, le père Edmond Lefébure, y distille en 1765 un rhum qu'il baptise d'un nom anglais, Saint-James, pour le vendre en Nouvelle-Angleterre.
Sur une habitation, le travail est fait par des esclaves. Quand Victor Schœlcher visite le Trouvaillant en 1842, la propriété appartient à l'État ; il y décrit les « nègres du roi », les esclaves de la Couronne. L'abolition vient six ans plus tard, en 1848.
L'histoire de la bouteille commence à Marseille. Paulin Lambert y importe du rhum martiniquais. Le 21 août 1882, il dépose la marque « Saint-James » et, le lendemain, une bouteille carrée comme modèle. Un concurrent la lui dispute. Le tribunal de commerce de Marseille en 1884, puis la cour d'Aix le 10 avril 1885, lui donnent raison : il n'a pas inventé la forme carrée, mais il est le premier à l'avoir déposée pour du rhum. La presse nationale, jusqu'au Figaro, rend compte de l'affaire.
En 1890, Lambert achète l'habitation de Saint-Pierre. La même année, une affiche montre la baie, la rhumerie, la sucrerie, le pont-viaduc, et des vignettes légendées « Nègres de St James » ou « Village indien » : les travailleurs, souvent engagés venus d'Inde après l'abolition, figurent comme une curiosité du paysage.
Le 8 mai 1902, la montagne Pelée détruit Saint-Pierre et tue la quasi-totalité de ses habitants. La distillerie, en hauteur, est en partie épargnée ; la production reprend quelques années plus tard. En 1974, elle quitte Saint-Pierre pour Sainte-Marie, sur la côte atlantique, où un musée du rhum a ouvert ensuite. La maison appartient aujourd'hui à La Martiniquaise.
Ce qui coule aujourd'hui dans la bouteille carrée est un rhum agricole. La canne, coupée pendant le carême, la saison sèche, est broyée dans les heures qui suivent ; son jus, le vesou, fermente quelques jours, puis passe dans une colonne de distillation, d'où l'eau-de-vie sort autour de 70 % vol. Blanc, ce rhum garde l'odeur de la canne fraîche, herbacée et poivrée. Vieilli des années en fût de chêne, sous une chaleur qui accélère les échanges avec le bois, il prend une couleur d'ambre et des notes de bois, de vanille et de fruits confits. Le rhum que Lambert importait en 1882 n'était pas forcément de cette nature : dans la Martinique du XIXe siècle, une grande part du rhum se distillait à partir des mélasses des sucreries.
La légende face aux sources
La légende
Telle que la raconte la tradition reprise par la maison et la presse spécialisée
Pour résister aux longues traversées, la maison aurait inventé une bouteille carrée : on pouvait l'empiler serrée dans les cales, sans qu'elle roule ni se brise. Saint-James aurait ainsi été le premier rhum en bouteille carrée.
Ce que disent les sources
Les procès de 1884 et 1885, seuls documents d'époque qui discutent de la bouteille, ne parlent ni de cales, ni de casse, ni de traversées. Lambert y défend une « forme tout à fait originale », c'est-à-dire un signe distinctif. Le jugement, rapporté par les Annales de la propriété industrielle, précise qu'il n'a pas inventé la forme carrée : son droit tient au dépôt, pas à l'invention.
La logique des cales n'est pas absurde, mais elle vaut pour bien des bouteilles et ne s'appuie ici sur aucun texte ; elle change un acte juridique en ingéniosité de marin. Elle bute aussi sur la chronologie : le rhum voyage alors le plus souvent en fût, et c'est le négociant de métropole qui le met en bouteille. La bouteille de Saint-James apparaît à Marseille, pas sur le quai de Saint-Pierre.
La date de 1765, le nom du père Lefébure et l'origine anglaise du nom ne reposent que sur la tradition ; une autre version attribue le nom à un amiral anglais. Les archives de l'ordre et de l'habitation restent à dépouiller.
Alors, légende ou histoire ?
Avant de lire la réponse, qu'en pensez-vous ?
Choisissez un degré : c'est la question que se pose l'historien devant chaque récit.
Degré de certitude : Tradition
Tradition. Aucun document ne relie la forme carrée aux cales.
Le motif des cales est une tradition : plausible, jamais documentée, et absente des seuls textes d'époque qui parlent de la bouteille. Ce que disent ces textes est plus net : en 1882, un négociant marseillais dépose une forme qu'il n'a pas inventée, et la justice la lui réserve. La bouteille carrée est d'abord une marque, au sens juridique du mot.
Comment nous savons
Chaque date de cette histoire renvoie à l'une des sources ci-dessous. Le degré de certitude se lit à la trame du filet : plein pour l'attesté, tireté pour le probable, pointillé pour la tradition, double pour la légende.
Repères
-
1765 Le père Lefébure distille au Trou-Vaillant, selon la tradition -
1842 Victor Schœlcher décrit l'habitation et ses esclaves -
1882 Paulin Lambert dépose la marque et la bouteille carrée -
1885 La cour d'Aix confirme l'usage exclusif de la forme carrée -
1890 Lambert achète l'habitation de Saint-Pierre -
1902 Éruption de la montagne Pelée ; la distillerie en partie épargnée -
1974 La production part pour Sainte-Marie
Attesté- établi par des documents contemporains des faits.
Probable- vraisemblable et cohérent avec les sources, sans preuve directe.
Tradition- transmis par la maison ou la mémoire locale, sans document qui le confirme ni le dément.
Légende- contredit par les sources, ou forgé après coup.
Ce qui reste incertain
- La date de 1765 et le rôle du père Lefébure.
- L'origine du nom : marché de Nouvelle-Angleterre ou amiral anglais.
- La date de reprise de la production après 1902.
- Le statut des travailleurs représentés sur l'affiche de 1890.
Sources
- Victor Schœlcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage , 1842.
- Annales de la propriété industrielle, artistique et littéraire , 1885.
- Le Figaro, 19 avril 1885 , 1885.
- Le Républicain de Constantine, 15 novembre 1884 , 1884.
- Bélia Sainte-Marie, Saint-James, de Saint-Pierre à Sainte-Marie , 2018.