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Histoires de maisons · Picon

L'Amer Picon est-il né en 1837 dans une ville qui n'existait pas encore ?

La marque Picon date sa recette de 1837 et raconte un jeune homme parti avec l'armée en Afrique du Nord. Elle ne prononce ni le mot Algérie ni le mot colonisation. Les catalogues des expositions du XIXe siècle, eux, disent tout : l'« Amer africain » est né dans l'Algérie conquise, pour des soldats et des colons.

Fondation : Philippeville (Algérie, aujourd'hui Skikda), vers 1840 · 3 minutes de lecture

Le récit

L'Amer Picon est un produit de la colonisation de l'Algérie, et la date de 1837 que la marque avance tombe avant la fondation de la ville où il a été fabriqué.

En 1830, l'armée française débarque près d'Alger. C'est le début d'une conquête qui durera des décennies. Parmi les soldats, un jeune homme né en Ligurie en 1809, Gaétan Picon. Dans les camps, la fièvre tue autant que les combats. On la combat avec l'écorce de quinquina, souvent macérée dans du vin. Picon, selon la tradition de la maison, est lui-même soigné ainsi.

Une fois libéré, il s'installe dans le pays conquis et se fait distillateur. Il met au point un amer à base d'écorces d'orange et de quinquina, qu'il baptise « Amer africain ». Sa distillerie est à Philippeville, une ville que l'armée a fondée sur le site antique de Rusicade : c'est aujourd'hui Skikda. Il ouvre ensuite des établissements à Constantine et à Bône, l'actuelle Annaba.

Les documents de l'époque sont sans détour. Le catalogue algérien de l'Exposition universelle de Vienne, en 1873, explique que les colons, exposés aux « maladies pernicieuses », abusaient de l'absinthe, et que l'Amer africain de la maison Picon l'a remplacée. Il donne la composition, orange, quinquina calisaya et rhubarbe de Chine, et les effectifs : quatre maisons, cent dix personnes, et en saison cinquante à soixante femmes employées à zester les oranges.

Le produit franchit la Méditerranée. Le 1er avril 1872, un entrepôt général ouvre à Marseille, rue de l'Olivier, dirigé par le gendre de Picon, M. Damoy. L'amer prend le nom de son créateur et gagne Paris. En 1889, une affiche le montre sur une colonne Morris, à côté d'une absinthe et d'un chocolat : le remède des camps est devenu un produit de la rue. En 1909, selon l'Oxford Companion, la maison utilise chaque année les écorces de quelque trois millions d'oranges, toutes venues d'Algérie.

La suite est une histoire de degrés et de propriétaires. L'amer titrait 40 % à l'origine, 18 % depuis 1989. Picon a appartenu à Diageo, puis au groupe Campari, qui l'a racheté en 2022. Gaétan Picon est mort à Marseille en 1882.

Le principe n'a guère changé. Des écorces d'orange, fraîches et séchées, macèrent dans l'alcool et sont distillés ; on y ajoute la gentiane et le quinquina, du sucre, et du caramel qui donne à l'amer sa couleur brun orangé. Dans le verre, l'écorce d'orange se mêle à l'amertume des racines et du quinquina, que le sucre arrondit. Dans le Nord et l'Est de la France, l'usage s'est établi de le mêler à la bière.

La légende face aux sources

La légende

Telle que la raconte la marque

Appelé en 1830 « pour rejoindre l'armée en Afrique du Nord », le jeune Gaétan Picon cherche un remède contre la fièvre. Il distille gentiane et quinquina, y ajoute des écorces d'orange. La recette naît en 1837, et le jeune homme inaugure son usine la même année à Marseille. Le site de la marque ne nomme ni l'Algérie, ni la conquête.

Ce que disent les sources

La date de 1837 ne figure dans aucun des documents du XIXe siècle consultés, et elle bute sur un fait simple : Philippeville n'existait pas. Selon les Archives nationales d'outre-mer, le poste militaire qui deviendra la ville est fondé au printemps 1838. L'Oxford Companion situe la formule et la distillerie vers 1840. Quant à l'usine de Marseille « en 1837 », la frise de la marque elle-même la date de 1872, comme le catalogue officiel de cette année-là.

Ce catalogue de 1872 présente « Picon, Gaëtan, distillateur, Philippeville (Algérie) » comme l'inventeur de l'Amer africain. La recette a changé : rhubarbe en 1873, gentiane aujourd'hui selon la marque. L'ordre du gouverneur Valée de fournir l'armée en Picon circule sans source. Et ce que les catalogues montraient sans gêne, la marque le tait : ni l'Algérie, ni les colons, ni les femmes qui zestaient les oranges ne figurent dans son récit.

Alors, légende ou histoire ?


Degré de certitude : Légende

Légende pour la date et le lieu : en 1837, Philippeville n'existait pas.

Que Gaétan Picon, soldat de la conquête, ait inventé son amer en Algérie est probable et cohérent avec les documents. Mais « 1837 », avec une usine à Marseille la même année, ne tient pas : la ville de la première distillerie est fondée en 1838 et l'entrepôt de Marseille ouvre en 1872. Surtout, le récit de la marque efface ce que les sources disent d'abord : l'Amer Picon est un produit de l'Algérie coloniale.

Comment nous savons

Chaque date de cette histoire renvoie à l'une des sources ci-dessous. Le degré de certitude se lit à la trame du filet : plein pour l'attesté, tireté pour le probable, pointillé pour la tradition, double pour la légende.

Repères


  1. 1830 Début de la conquête de l'Algérie ; Gaétan Picon dans l'armée d'Afrique Probable · source 1

  2. 1837 La « recette » selon la marque Tradition · source 5

  3. 1838 Fondation du poste qui deviendra Philippeville Attesté · source 4

  4. 1840 Distillerie de Philippeville Probable · source 1

  5. 1872 Ouverture de l'entrepôt de Marseille, rue de l'Olivier Attesté · source 2

  6. 1873 L'« Amer africain » présenté à Vienne : quatre maisons, cent dix personnes Attesté · source 3

  7. 1989 Le degré descend à 18 % Probable · source 1

Attesté
établi par des documents contemporains des faits.

Probable
vraisemblable et cohérent avec les sources, sans preuve directe.

Tradition
transmis par la maison ou la mémoire locale, sans document qui le confirme ni le dément.

Légende
contredit par les sources, ou forgé après coup.

Ce qui reste incertain

  • Le lieu de naissance de Gaétan Picon : Camporosso ou Gênes.
  • Le nom d'origine : « Amer africain » dans les catalogues, « Amer algérien » chez certains auteurs.
  • La commande du général Valée, sans source.
  • La médaille de Londres en 1862, citée par la marque, à vérifier dans les catalogues.

Sources

  1. Fernando Castellon, « Picon », in The Oxford Companion to Spirits and Cocktails , Oxford University Press , 2021.
  2. Catalogue officiel. Groupe 6 , A.-E. Rochette, p. 38 , 1872.
  3. Ministère de l'Intérieur, Algérie. Catalogue spécial (Exposition universelle de Vienne) , Challamel, p. 140 et 143 , 1873.
  4. Archives nationales d'outre-mer, Philippeville (Algérie), notice géographique .
  5. Picon, Notre histoire , 2025.