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Histoires de maisons · Marie Brizard

Marie Brizard a-t-elle reçu sa recette d'un marin qu'elle avait soigné ?

La maison Marie Brizard a longtemps raconté qu'en 1755 sa fondatrice avait soigné un marin antillais, qui lui aurait offert en remerciement la recette de l'anisette. L'historien de l'entreprise a daté ce récit : il apparaît sous cette forme dans une publicité de 1966. Derrière la légende, il y a une femme d'affaires bien réelle, dans le Bordeaux du commerce atlantique.

Fondation : Bordeaux, 1755 · 3 minutes de lecture

Le récit

Le marin reconnaissant est une invention publicitaire ; la négociante bordelaise qui fonde une maison en 1755, elle, est attestée.

Bordeaux, milieu du XVIIIe siècle. Le port vit du vin, du sucre des îles et du commerce triangulaire. Dans les rues proches des quais, des familles d'artisans distillent l'anis, une pratique courante dans la ville. Pierre Brizard, tonnelier et bouilleur, en produit déjà avant sa mort en 1743. Sa fille Marie, née en 1714, troisième de quinze enfants, ne se marie pas.

L'anisette est une liqueur. Les graines d'anis vert, souvent associées à d'autres plantes et épices, macèrent dans l'alcool, qui est ensuite distillé, puis sucré. Le liquide est incolore. Comme tous les anisés, il se trouble dès qu'on y verse de l'eau : l'anéthol, l'essence de l'anis, ne reste dissous que dans l'alcool et forme alors de fines gouttelettes. Le parfum de l'anis s'y adoucit de sucre.

En 1755, elle fonde avec Jean-Baptiste Roger, l'époux de sa nièce Anne, une maison de commerce : « Marie Brizard et Roger ». C'est ce que l'historien Hubert Bonin établit à partir des archives de l'entreprise. Pourquoi un associé ? Le récit courant veut qu'une femme ne pouvait pas signer seule. C'est moins simple : sous l'Ancien Régime, une fille majeure non mariée disposait d'une capacité juridique plus large qu'une épouse. Roger a peut-être apporté des capitaux plus qu'une signature. Ce point reste ouvert.

La maison prospère. Après la mort de Roger en 1795 et celle de Marie Brizard en 1801, les descendants de Roger, puis les familles Glotin et Achard, la dirigent jusqu'aux années 1990. En 1874, elle s'installe rue Fondaudège, dans un vaste établissement industriel aujourd'hui inventorié par le ministère de la Culture.

Au XXe siècle, Marie Brizard devient un personnage. En 1912, l'affichiste Leonetto Cappiello la représente en jeune femme du siècle de Louis XV, crinoline blanche et bouteilles dans les bras, sous la mention « créées en 1755 ». La date est devenue un argument. Puis, en 1966, une publicité donne un nom et un navire à un vieux motif : Thomas, marin de L'Intrépide.

Le Bordeaux de Marie Brizard est aussi celui de la traite. Selon Le Monde, repris par Rue89 Bordeaux en 2024, l'anisette figurait parmi les marchandises embarquées pour la traite. Un capitaine négrier nommé Paul-Alexandre Brizard a laissé un journal de bord, conservé au musée d'Aquitaine, mais sa parenté avec Marie n'est pas établie. Interrogé, Hubert Bonin estime qu'une participation directe de la maison ne peut être attestée, faute d'archives sur le XVIIIe siècle.

La légende face aux sources

La légende

Telle que la raconte la maison, dans ses publicités et sur son site jusqu'aux années 2010

Le 11 janvier 1755, en traversant la place Royale, Marie Brizard trouve un marin antillais, Thomas, débarqué de L'Intrépide et brûlant de fièvre. Elle le recueille et le soigne. Guéri, il lui confie en remerciement la recette d'un élixir à base d'anis vert. Ainsi serait née l'anisette Marie Brizard.

Ce que disent les sources

Dans les Annales du Midi, en 2006, Hubert Bonin recense plusieurs versions de l'origine, sans aucune trace documentaire, et y lit des constructions qui associent exotisme, féminité et charité. En 2017, à l'université de la Ville de New York, Anna Soo Hoo suit le récit dans le temps, à partir de Bonin : il change de héros à chaque génération. Recette obtenue « par hasard » en 1889, auprès d'un malade d'hospice en 1927, d'un patient antillais dans les années 1960, d'un marin à la fin du siècle.

Le récit invente aussi un besoin : on fabriquait déjà l'anisette à Bordeaux, et le père de Marie en produisait. La date elle-même varie, 1750 ou 1755. Le site actuel de la marque a abandonné Thomas ; il retient la fondation de 1755 et une commande de Louis XV en 1763, que nous n'avons pas pu vérifier. Reste ce qu'aucune publicité n'avait jugé utile de raconter : une fondatrice qui commerce, et non qui soigne.

Alors, légende ou histoire ?


Degré de certitude : Légende

Légende. Le marin reconnaissant n'apparaît dans aucun document d'époque.

Thomas et L'Intrépide sont une invention publicitaire, dont la forme achevée date de 1966, et la marque elle-même l'a retirée. La légende a fait d'une négociante une infirmière charitable et d'une recette locale un don exotique. Ce qui est attesté est plus intéressant : en 1755, une femme non mariée fonde à Bordeaux une maison qui durera plus de deux siècles.

Comment nous savons

Chaque date de cette histoire renvoie à l'une des sources ci-dessous. Le degré de certitude se lit à la trame du filet : plein pour l'attesté, tireté pour le probable, pointillé pour la tradition, double pour la légende.

Repères


  1. 1714 Naissance de Marie Brizard à Bordeaux Attesté · source 1

  2. 1743 Mort de Pierre Brizard, déjà producteur d'anisette Probable · source 3

  3. 1755 Fondation de « Marie Brizard et Roger » Attesté · source 1

  4. 1801 Mort de Marie Brizard Attesté · source 1

  5. 1874 Installation rue Fondaudège Attesté · source 4

  6. 1912 Affiche de Cappiello : la fondatrice en costume d'époque Attesté · source 2

  7. 1966 Une publicité nomme Thomas et L'Intrépide Attesté · source 2

Attesté
établi par des documents contemporains des faits.

Probable
vraisemblable et cohérent avec les sources, sans preuve directe.

Tradition
transmis par la maison ou la mémoire locale, sans document qui le confirme ni le dément.

Légende
contredit par les sources, ou forgé après coup.

Ce qui reste incertain

  • Le rôle exact de Jean-Baptiste Roger : obligation juridique ou apport de capitaux.
  • La commande de Louis XV en 1763, avancée par la marque.
  • Le lien entre l'anisette de la maison et la traite, et la parenté du capitaine Paul-Alexandre Brizard.
  • La date de la légende : 1750 ou 1755 selon les versions.

Sources

  1. Hubert Bonin, Les femmes d'affaires dans l'entreprise girondine Marie Brizard : mythes et réalités , Annales du Midi, t. 118, n° 253 , 2006.
  2. Anna Soo Hoo, Thomas from the Antilles , CUNY Academic Commons , 2017.
  3. Marie Brizard & Roger International S.A. History , International Directory of Company Histories, vol. 22, St. James Press , 1998.
  4. Ministère de la Culture, Distillerie Marie-Brizard, notice IA00135722 .
  5. Samuel Clauzier, Ces entreprises néo-aquitaines qui peinent à assumer leur passif colonial , Rue89 Bordeaux , 2024.